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Migrations et Bretagne à travers le cinéma

Départs, film d'André Heinrich, 1954
Départs, film d'André Heinrich, 1954

En 2023-2024, Anna Quéré et Gilles Ollivier, sous l’égide de Bretagne Culture Diversité et la Cinémathèque de Bretagne, ont conçu et animé une ciné-conférence sur la thématique des migrations et la Bretagne, choisissant les films et construisant le propos dont ce texte est le prolongement1.

Terre d’arrivée aujourd’hui, la terre bretonne a été dans le passé une terre de départ, d’émigration. Films de professionnels, institutionnels, mais aussi de militants et d’amateurs témoignent de cette histoire et des représentations des migrants. En voici quelques exemples.

En 2024, la fiction Les barbares, de la réalisatrice et comédienne Julie Delpy, sort sur les écrans. Tourné sur la commune de Paimpont, dans le Morbihan, cette comédie humaniste aborde avec empathie la question de l’accueil de migrants syriens en région. Dès 1997, le réalisateur Manuel Poirier mettait en scène dans Western, Prix du Jury à Cannes, avec humour et subtilité, un Espagnol et un Russe lors d’un road movie à travers le Finistère.

Si la Bretagne accueille aujourd’hui des migrants, les flux sont moins importants qu’ailleurs et plus de 50% de la population étrangère présente sur le territoire est d’origine européenne. Plus de 40% de cette population est présente à Rennes, Brest, Saint-Brieuc, Lorient, Vannes et Quimper, bien que les communes plus rurales peuvent être également des lieux d’arrivée2. La production cinématographique documentaire bretonne témoigne de cette immigration. On peut citer, entre autres, dès le début des années 2000 : Moradores de Jeanne Dressen, sur le thème de l’immigration portugaise dans l’île de Groix (Les Films d’Ilje, 52’, 2007) ; Brigitte Chevet pour Docteur Yoyo (Mano a mano, 52’, 2010), à propos de l’installation d’un médecin bulgare d’origine congolaise dans un village finistérien, et Rennes ville refuge(Aligal Production, 26’, 2013) ; Nora, Youssef, Sofia et nous d’Hubert Budor (Aligal Production, 52’, 2012) ou encore Bienvenue Mister Chang de Laëtitia Gaudin-Le Puil et Anne Jochum (Tita Productions, 2017, 52’).

Terre d’arrivée aujourd’hui, d’immigration, la terre bretonne a été dans le passé une terre de départ, d’émigration. Nombreux ont été celles et ceux à partir s’installer dans d’autres régions, à devenir ouvriers, bonnes à Paris, comme abordé par exemple dans le documentaire Nous n’étions pas des Bécassines de Thierry Compain (Mille et une films, 52’, 2005), ou à embarquer vers un avenir meilleur vers les Etats-Unis, depuis le XIXe siècle jusqu’aux années 1970-80. 

C’est ainsi que, à sa manière, le matériau « sensible » que sont les images d’archives, d’amateurs, professionnelles et militantes, déposées et conservées à la Cinémathèque de Bretagne, raconte une part de l’histoire de l’émigration des Bretons et des Bretonnes, plus particulièrement des années 1950 aux années 1970.

« Monter à Paris »

Au XIXe siècle, la Bretagne se caractérise par un retard de développement et une forte pression démographique, ce qui explique un flux migratoire breton important. Après 1945, les départs se poursuivent. En 1950, l’abbé Elie Gautier, ancien professeur de philosophie à l’École des Cordeliers de Dinan, soutient à la Sorbonne sa thèse sur Le problème de l’émigration bretonne étudié à travers la situation économique et sociale des Côtes-du-Nord aux XIXe et XXe siècles. À l’issue de cette soutenance, la même année, deux publications paraissent : Pourquoi les Bretons s’en vont : un siècle d’indigence et La dure existence des paysans et des paysannes. Elles sont suivies en 1953 par un troisième ouvrage, L’émigration bretonne. Où vont les Bretons émigrants. À travers chiffres et témoignages, l’ecclésiastique fait état d’une population contrainte de quitter sa province et des facteurs explicatifs. Nonobstant, surnommé l’« abbé aux cent bras », il réfléchit tout à la fois aux « moyens de réduire l’émigration et d’améliorer ses conditions ».

Ainsi, touché par les conditions des familles de certains de ses élèves qui les amènent à quitter la Bretagne rurale entre 1925 et 1945, il crée dès 1947, à Paris, la Mission Bretonne, association loi 1901, qu’il dirigera jusqu’en 1970. En cela, il reprend l’initiative de l’abbé Cadic et de la Paroisse bretonne de Paris (1897-1929). En 1953-1955, un cinéaste professionnel, inconnu encore aujourd’hui, réalise en 16 mm et en noir et blanc, un film un peu fictionnel et beaucoup documentaire de quarante minutes, intitulé Mission Bretonne d’Ile-de-France et Entraide bretonne3. Muettes, les images ont pu être commentées lors des projections, en région parisienne et en Bretagne, dans les patronages, dans le but de promouvoir l’action de l’association.

Mission bretonne d'Île de France et entraide bretonne, cinéaste inconnu, 1953 à 1955
Mission bretonne d’Île de France et entraide bretonne, cinéaste inconnu, 1953 à 1955

Le film suit une jeune femme qui arrive, seule, une valise à la main, à la gare Montparnasse et qui, un peu plus tard, est accueillie par les bénévoles de la Mission Bretonne.

La figure de l’abbé Gautier est très présente, les plans dans et autour de l’église Saint-Etienne-du-Mont, sur la montagne Sainte-Geneviève, rappellent que le soutien spirituel est une dimension singulière de l’association aux côtés de l’assistance sociale. Quant à celle-ci, elle repose sur une « brigade d’accueil » des « compatriotes », surtout très féminines, afin de les protéger, sur l’aide au placement et à la négociation de contrats et de salaires, sur des cours, notamment de mécanique et de sténodactylographie, et sur des bals pour favoriser les rencontres.

Un temps est consacré dans le montage à la grande propriété de Keranna (du nom de Sainte Anne, mère de la Vierge Marie et patronne de la Bretagne), de plus de 10 hectares, à Yerres dans l’Essonne, acquise en 1953 par l’Entraide bretonne, association affiliée à la Mission bretonne. Cette propriété permet alors d’héberger des familles en recherche de logements et d’y installer un centre social.

Le documentaire met également en avant l’organe de l’association, le journal La Terre bretonne (Douar Breizh), que l’on voit vendu à la sortie de la messe. Cet hebdomadaire puis bimensuel et mensuel, dans lequel on peut lire régulièrement un éditorial d’Elie Gautier et certains articles en langue bretonne, est vendu à Paris et en région parisienne ainsi qu’en Bretagne. Par-là, le lien est maintenu entre l’émigré breton, le territoire natal et ses racines.

Ce journal prendra sa part dans le fait de permettre à la diaspora bretonne de participer au renouveau culturel breton, tout en affirmant une présence catholique face à l’idéologie communiste du journal Le Pays breton des Bretons et Bretonnes émancipés de Marcel Cachin à Saint-Denis. Pour autant, par la séquence de la fête de Saint-Yves (autre patron de la Bretagne) dans les Arènes de Lutèce, le film montre l’importance pour les Bretons et Bretonnes, hors de leur terre natale, dans le maillage des œuvres sociales mises en place pour aider les « déracinés », de se rassembler au-delà de leur division idéologique afin de garder ou de redécouvrir leur culture. Dans les années 60 on compte au moins 200 000 Bretons et Bretonnes à Paris intra-muros.

Aller cultiver d’autres terres dans le Sud-Ouest

Dans les années 50, si certains Bretons et Bretonnes quittent leur terre natale pour la région parisienne, des familles d’agriculteurs prennent la direction d’autres territoires ruraux en manque de bras. Le film professionnel Départs4, réalisé en 35 mm par André Heinrich en 1954 (25’05’’, noir et blanc, sonore), rappelle qu’à cette époque la migration intérieure rurale bretonne, déjà ancienne, se poursuit.

L’exode rural breton vers d’autres provinces rurales françaises est déjà développé avant 1945. Parmi ses initiatives à l’égard de la paysannerie, l’Office central des associations agricoles de Landerneau, créé en 1906, qui élargit dès la deuxième moitié des années vingt ses relations avec les départements de la Bretagne historique autres que le Finistère, soutenu par les autorités religieuses, a organisé l’émigration dans le Sud-Ouest de la France, en particulier en Aquitaine, de 1500 familles, surtout du Léon, afin de réduire la pression démographique5.

Départs d'André Heinrich, 1954
Départs d’André Heinrich, 1954

Le film Départs est une mise en scène documentaire commandé par le ministère de l’Agriculture, dirigé par Camille Laurens, qui vise à vanter auprès des paysans bretons le mérite des avantages de la migration intérieure rurale : il s’agit de quitter une terre aux conditions de vie difficiles pour une terre qui manque de bras et prometteuse d’avenir. Le court métrage suit les Le Cam, un couple avec un jeune adolescent et une petite fille, de Noyal-Pontivy dans le Morbihan, dans sa prise de décision de partir habiter dans une ferme du département de la Charente, plus confortable et au centre d’une plus grande exploitation que l’exploitation familiale bretonne. Candidats au départ, ils sont encadrés par des syndicats de départ et d’arrivée sous tutelle de l’Association nationale des migrations rurales, qui assure une aide financière et matérielle. Le syndicat d’accueil de Vannes est ainsi un des lieux de tournage. Au milieu des années cinquante, modernisation de l’agriculture et migrations nécessaires sont à l’ordre du jour. Bien qu’en Bretagne les deux-tiers des exploitations sont inférieures à 10 hectares et qu’elles vivent de polyculture, entre 1949 et 1954, année de la projection du film, les Bretons et Bretonnes partent deux fois moins que les Vendéens et Vendéennes. L’État cherche alors à les y inciter.

Pour la réalisation de Départs, le Service cinématographique du ministère de l’Agriculture fait appel à des professionnels du cinéma. On est à cette époque dans la grande vague du cinéma documentaire français, très souvent pédagogique, aux images bien cadrées, avec une voix off et une composition musicale très présentes. C’est André Heinrich6 qui réalise le film. Il est issu de l’École technique de photographie et de cinéma, rue de Vaugirard à Paris, puis de l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC). Il confiera en 1997 à Patrice Goasduff, qu’alors qu’il était plutôt photographe dans la publicité, avoir été contacté par la production Films Cinétest, avoir tourné pendant les vacances « pour s’évader » et qu’il s’agit d’« un court métrage réussi, qui ne mérite pas d’être jeté aux oubliettes ». Le générique annonce, entre autres, la participation du directeur de la photographie Quinto Albicocco, qui travaillera à la fin des années 50 pour deux courts métrages d’Agnès Varda, et de Gérard Calvi à la musique, déjà compagnon de route de l’auteur et comédien comique Robert Dhéry. Si ce sont de véritables paysans que l’on voit dans le court métrage, ils n’y sont pas sous leur propre nom et leur situation familiale et sociale n’est pas nécessairement celle qui y est décrite. La mise en scène documentaire présente la Bretagne comme une terre exigüe, morcelée, labourée selon des techniques traditionnelles, sans équipement moderne. En cela le film est une propagande implicite pour le remembrement afin d’obtenir de meilleurs rendements. L’exiguïté de la terre est associée à la précarité à travers la nourriture médiocre de pommes de terre ainsi qu’à la pièce qui sert tout à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. La voix off fait état d’une situation exsangue malgré le dur labeur quotidien, qui amène à considérer l’éloignement de sa terre natale comme une juste alternative au fait de travailler comme il y a dix siècles, sans autre ambition de ne pas mourir de faim, ou de devenir facteur, gendarme, de mener des activités complémentaires artisanales, de pêche en mer, ou enfin d’être embauché au chantier naval. Si le mari, responsable de la terre, se rend à l’évidence, la mort dans l’âme, de la nécessité de quitter une exploitation partagée avec la famille de son frère, la femme est présentée comme la gardienne du foyer et de la tradition, plus réticente, finalement convaincue lors de la visite préalable de la ferme charentaise par une cuisine avec équipement moderne qui la fait « rêver » ! Ainsi peut commencer « une grande aventure avec émotion », le déracinement étant la promesse d’« une vie beaucoup plus simple, beaucoup plus belle ». 

Traverser l’Atlantique

L’aspiration à une vie meilleure a amené également l’émigration bretonne à se tourner, dès la fin du XIXe siècle, vers le Canada et les Etats-Unis. Pendant 120 ans, 120 000 Bretons et Bretonnes sont partis en Amérique du Nord, dont beaucoup depuis le centre-Bretagne. On cite souvent l’exemple des communes de Gourin, dont une famille sur trois est concernée, et de Roudouallec, où une agence d’Air France a succédé à la Compagnie Transatlantique jusqu’en 1985.

Le film de famille, New-York 1961 (26’10’’, couleur, muet) réalisé dans le format 8 mm par Madeleine Jouas, donne à la présence bretonne aux Etats-Unis une profondeur historique7. La première partie du film est consacrée à un pèlerinage familial sur les lieux de travail des grands-parents, émigrés aux États-Unis dans les années 1920. Ils travaillaient dans le Connecticut en tant que gardiens de propriété et s’occupaient de la maison secondaire de riches New-yorkais. Les Bretons et Bretonnes sont des immigrants comme les autres, en ce début du XXe siècle. Il convient de rappeler qu’entre 1880 et 1914, période qui voit le pic d’ampleur de ce flux, ce sont 20 millions d’Européens qui traversent l’océan pour rejoindre les États-Unis. Si le nombre de Bretons et Bretonnes exilés aux Etats-Unis est difficile à évaluer, nous savons que la majeure partie d’entre eux vient de la région de Gourin, dans le centre-Bretagne. Selon l’historien Thomas Perrono, 11 500 Bretons et Bretonnes du canton de Gourin ont franchi l’Atlantique de 1880 à 1970. 

Cette migration européenne est toutefois considérablement réduite de 1915 à 1965, en raison de la crise de 1929 notamment. En 1921 est promulgué le Quota Emergency Act, qui limite le nombre d’immigrants par pays : seul 3 % du nombre total d’immigrants en provenance d’un pays donné qui vivaient déjà aux États-Unis en 1910 est autorisé chaque année à s’installer aux États-Unis. Cette loi est renforcée par une autre, trois ans plus tard. En 1964, les lois des quotas sont abolies.

Les émigrants ont toujours fait la navette entre les deux continents. Ainsi, Madeleine Jouas est la fille d’émigrants originaires de Langonnet (Morbihan). Elle est née dans le Massachussetts en 1925. Enfant, elle retourne à Gourin, sans parler un mot de français, en 1933. Elle se marie en France puis repart aux Etats-Unis avec son mari en 1950. Elle travaille à l’usine, prend des cours de sténodactylo et rejoint l’univers de la mode et de la parfumerie françaises. Elle travaille ensuite au service export chez Citroën, dans le quartier de Manhattan, puis part travailler sur la côte Est chez Peugeot. 

D’après sa fille Josette, Madeleine a toujours aimé la photo. Elle s’équipe d’une caméra rapidement, comme beaucoup d’Américains à cette époque. Une manière de maintenir le lien avec la famille en Bretagne, car les voyages étaient très chers : on faisait des films et des photos pour donner à voir la famille qui grandissait. Josette, elle-même, connaîtra ce destin à cheval entre deux continents : elle naît en 1947 en France et rejoint l’Amérique avec ses parents trois ans plus tard, en bateau avec sa mère tandis que son père les rejoint en avion. Ils reviennent ensuite régulièrement en Bretagne.

De ce fait, si le film New York, 1961 est une chronique de la vie américaine, il constitue également un souvenir des vacances en Bretagne : la famille bretonne-américaine revient à Le Saint (Morbihan) en août 1960. La cinéaste filme une balade des enfants, accompagnés d’une maman, dans le bourg. Les enfants visitent une carrière d’ardoise désaffectée. Josette Jouas se trouve parmi eux. En 1963, celle-ci séjourne chez son oncle et sa tante à Gourin. Elle y rencontre son futur mari. Elle repart aux États-Unis. Ils se marient en France.

Le film de famille New York sous la neige (18’30’’, noir et blanc, couleur, muet), tourné en 8 mm, en 1960, par l’artiste Youenn Gwernig, incarne lui aussi la migration outre-Atlantique. Jeune sonneur, Youenn Gwernig (Scaër, 1925-Douarnenez, 2006) a émigré en 1957 à New York, cette « énorme termitière » selon lui, plus précisément dans le Bronx. Il y exerce le métier d’ébéniste et n’en revient qu’en 1969 en s’installant près de Huelgoat8. En 1982, le poète et chanteur franco-américain, aux valeurs humanistes et universelles, fait paraître La grande tribu, roman d’inspiration autobiographique9, dans lequel il aborde avec bonne humeur l’univers des exilés du Nouveau monde. New York, grâce à une importante communauté irlando-américaine, lui a permis de vivre pleinement l’interceltisme. Il y rencontra même le poète beatnik Jack Kerouac, canadien d’origine bretonne, avec lequel il se lia d’amitié. Logés dans un immeuble où Irlandais, Russes et Juifs de Hongrie cohabitaient, son épouse et lui manifestèrent aux côtés des Afro-américains pour la défense de leurs droits civiques.

New York sous la neige, Youenn Gwernig, 1960
New York sous la neige, Youenn Gwernig, 1960

Le film de famille déposé et conservé à la Cinémathèque de Bretagne commence par des images tournées en Bretagne, probablement à Huelgoat, dont une partie de la famille était originaire. Puis viennent des images tournées à New York, sous la neige. Youenn Gwernig s’y est installé avec son épouse Suzig et ses deux filles, Annaig et Gwenola. Mari Loeiza, leur troisième fille, naîtra à New York. En 2023, Gwenola confiait à Anna Quéré, journaliste et responsable éditoriale de l’encyclopédie numérique Bécédia, que les deux époux avaient trouvé du travail grâce à la sœur de Youenn, Odette, arrivée quelque temps auparavant et que l’on voit vraisemblablement dans le film. Youenn travailla dans le métier du bois et Suzig comme gardienne de vestiaires de bowlings le soir10.
La neige, prétexte à filmer avec une caméra 8 mm la famille, est pittoresque dans son abondance pour un Breton du centre-Bretagne. Gwenola, une des deux petites filles que l’on voit jouer dans la neige, se souvient combien la neige était sale et à quel point New York était polluée. Ce film amateur, sur lequel Youenn Gwernig et sa bonhommie ne sont pas absents, fait écho aux passages récurrents du roman La grande tribu consacrés à ce phénomène météorologique. C’est que, écrit Youenn Gwernig, « A New York, quand la neige se met à tomber, c’est du sérieux11. » Pour autant, pour son portrait du « Grand Youn », Xavier Grall écrit dans Le Cheval couché : « Dans les grands vents froids des hivers new yorkais, l’Atlantique lui parle de ses rives qui, cette fois, se trouvent à l’Est »12.
Youenn Gwernig filme et se fait filmer, « histoire de garder des souvenirs » via la pellicule, comme le fait le personnage principal de son roman, Ange Rosso, son double, à l’occasion d’un match de football du Stade breton de New York, que l’écrivain avait l’habitude d’aller encourager13.

Une terre que l’on quitte, une terre où l’on arrive

Au début des années 70, durant les Trente Glorieuses, la France fait appel massivement à des travailleurs immigrés venus du Maghreb. Ils travaillent et vivent souvent dans des conditions difficiles. René Vautier (Camaret, 1928-Cancale, 2015), cinéaste breton professionnel et militant14, ancien résistant à l’âge de 15 ans lors de l’occupation allemande et diplômé de l’IDHEC en 1948, communiste, réalise deux fictions, Les trois cousins en 1969 (20’30’’, couleur, sonore) puis en 1970 Les ajoncs (35 mm, 13’, couleur, sonore)15. Tandis que dans la première il s’intéresse au problème de logement des migrants dans la région parisienne, il aborde dans la seconde leur accueil dans une Bretagne encore terre d’émigration et terre d’immigration naissante.

En matière d’immigration, les années 1950-1960 sont un tournant car marquées par une reprise. Si en 1962, les Algériens et Algériennes représentent la première population étrangère en Bretagne (30%), devant les Espagnols et Espagnoles et les Italiens et Italiennes, les Portugais et Portugaises les dépassent en 1975. La main-d’œuvre étrangère contribue alors aux grands chantiers urbains16. Les sociologues Angelina Étiemble et Anne Morillon constatent qu’à cette époque l’immigration s’est inscrite « définitivement dans les réalités socio-démographiques de la région bretonne, quand bien même la proportion d’étrangers reste très modeste au sein de la population bretonne »17

Les deux courtes fictions que René Vautier réalise à propos de l’immigration algérienne prolongent son combat pour l’indépendance de l’Algérie et sa solidarité avec le peuple algérien18 : en témoigne la référence à la répression policière meurtrière de la manifestation anti OAS et contre la guerre en Algérie au métro Charonne, à Paris, en février 1962, dans la séquence du policier des Ajoncs. Par ces deux fictions, le réalisateur militant effectue aussi un retour cinématographique aux questions de société en France et en Bretagne19Les trois cousins et Les ajoncs sont centrés sur la figure du « travailleur immigré » et n’aborde pas l’immigration familiale qui s’amorce, les hommes seuls étant dans l’impossibilité de retourner au pays. Dans ses mémoires20, René Vautier précise que le scénario des deux courts métrages cherchant à rompre avec le tabou de « l’expression par l’image » qu’est l’immigration, en particulier maghrébine, a été écrit avec des expulsés du bidonville de Nanterre. La production est permise par l’appui de Reggane Film de l’acteur Jacques Perrin et la garantie de l’Office des actualités algériennes auprès de l’Unité de production cinéma Bretagne (UPCB), coopérative créée en 1969 par le cinéaste avec les photographes de Plounéour-Lanvern, Nicole et Félix Le Garrec. Pour les deux films il fait appel à Mohamed Zinet (1932-1995)21, un jeune comédien rencontré pendant la guerre d’Algérie. À la fin des années 60, ce comédien a déjà travaillé en Algérie, mais il est dans une mauvaise passe. René Vautier le fait alors connaître en France par ses deux courts métrages. Un peu plus tard, Mohamed Zinet apparaîtra plusieurs fois en France dans des rôles pour le cinéma et la télévision, dont celui d’un immigré dans Dupont Lajoie d’Yves Boisset (sorti en 1975). 

Les trois cousins et Les ajoncs, entre fiction et documentaire, contribuent au cinéma d’avant-garde et au cinéma d’intervention sociale dans lequel René Vautier s’est engagé22 : un cinéma de contre-information face à l’information officielle, produit pour créer du dialogue et une prise de conscience. Il s’entoure d’une équipe, à l’image (Bruno Muel par exemple) et au montage (Nedjma Scialom entre autres), de personnes engagées tout comme lui. Mais si le premier court métrage est une fable tragique, inspirée de l’actualité, qui se termine par la mort des trois migrants par asphyxie dans un réduit à cause d’un poêle à charbon mal réglé, le second est une fable politique, sur un registre à la fois poétique et burlesque. C’est que, selon le réalisateur, les migrants consultés par ses soins veulent écarter le misérabilisme : « Bien sûr, il faut trouver une histoire qui parle de notre vie, mais ça ne sert à rien de faire pleurer les gens » lui disent-ils ; « au contraire, si on peut les faire rire avec nos ennuis c’est mieux. Comme faisait Charlot ! »23. Ainsi, René Vautier endosse lui-même le rôle du policier qui s’en prend à l’immigré tandis que la séquence est tournée sur un mode chaplinesque24. La musique, omniprésente, composée par Jean Wiener, rappelle l’accompagnement au piano des films muets, à l’époque des premiers Chaplin25. Le personnage campé par Mohamed Zinet traverse la Bretagne et a espoir de trouver du « travail pour manger » à Douarnenez. Il tentera de vendre des ajoncs. C’est que le tournage du film se déroule dans une ville en déclin économique et une Bretagne encore terre d’émigration, ce que révèle le dialogue entre le personnage de Mohamed et les anciens :

« – Dans l’usine là-bas, on embauche ?

– L’usine ? Ah mon garçon ! Elle est fermée. Huit usines sur douze sont fermées ici. La Bretagne c’est le bout du marché commun. Les jeunes sont obligés de partir pour trouver du travail et les vieux restent guetter ce que la mer leur apporte ».

Si une partie des dialogues est assurée en voix off par Elisabeth Wiener26, fille du compositeur, aux côtés de l’acteur algérien on trouve Nicole Le Garrec. Avant de participer à la réalisation avec le cinéaste sur d’autres projets, Nicole Le Garrec a d’abord été son actrice ici. Elle incarne, à la fin du film, une jeune ouvrière de conserverie, symbole de l’accueil solidaire des femmes de Bretagne. 

Les deux films évitent la censure et obtiennent un prix en 1970, le même jour27Les trois cousins, meilleur film pour les droits de l’homme à Strasbourg ; Les ajoncs, grand prix du film antiraciste de l’Amicale des associations des travailleurs immigrés en Europe, à Munich.

En conclusion, les films envisagés ci-dessus, comme d’autres encore, déposés et conservés à la Cinémathèque de Bretagne, sont, dans leur diversité, des traces, des « lieux pour mémoire », des mémoires de l’émigration bretonne et des mémoires de l’immigration en Bretagne, singulières et collectives. Ces mémoires sont récoltées par des professionnels du cinéma, institutionnels ou militants, des cinéastes amateurs, des associations ou parfois lors de projets pédagogiques et culturels comme Bréquigny-Champs-Manceaux : un quartier, des vies, des histoires, documentaire réalisé par des collégiennes et collégiens de Rennes (2002-2003), dont un court métrage aborde l’exode rural (Les champs en grand) et deux autres l’immigration (notamment Pilar et Feliza : de l’Espagne à la Bretagne). Ces films peuvent aussi être des sources pour l’histoire des Bretons et de la Bretagne, à condition de les accompagner, de les éclairer, de les compléter par des témoignages, des archives non-filmiques, comme tenté ici, afin de cerner au mieux enjeux et problématiques d’hier et d’aujourd’hui. Ainsi est-il possible d’aborder la Bretagne comme terre de migrations.


Ressources

– Françoise Le Goaziou et Frédéric Morvan, Bretons sur Seine. Quinze siècles de présence bretonne à Paris, Rennes : Éditions Ouest-France, 2019, 259 p.

– Patrice Goasduff, mémoire de Maîtrise d’Histoire Étude du film « Départs » (1953), sous la direction d’Yvon Tranvouez, Brest : Université de Bretagne Occidentale, Brest, 1997, 130 p.

– Josette Jouas, Christian Le Corre, Christiane Jamet, Ces Bretons d’Amérique du Nord, Rennes : Éditions Ouest-France, 2005, 128 p.

– Isabelle Le Boulanger, L’exil espagnol en Bretagne. Bretagne et altérité (1937-1940), Spézet : Coop Breizh, 2016, 512 p.

– Edouard Ollivro, Les vieux chevaux tirent leurs chaînes…, Plancoët : Diabase, 2003, 158 p. : roman écrit dans les années cinquante, au paroxysme de l’exode rural breton. 

– Youenn Gwernig, La grande tribu, Châteaulin : Locus Solus, 2018, 319 p., avec préface de sa fille Annaig et postface de son ami Louis Bertholom (Grasset et Fasquelle, 1982, pour l’édition originale).

– René Vautier, Caméra citoyenne. Mémoires, Rennes : Éditions Apogée, 1998, 239 p.

– Erwan Chartier, « L’exil breton », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, mis en ligne le 17/11/2016 : https://www.bcd.bzh/becedia/fr/l-exil-breton

– Angelina Étiemble et Anne Morillon, Histoire de l’immigration en Bretagne, Pornic : Le Temps éditeur-An amzer, 2011, 224 p.

– Migrations bretonnes. Un cycle de conférences sur l’émigration et l’immigration en Bretagne organisées par Bretagne Culture Diversité (BCD) et les médiathèques de Lorient en 2022-2023 : https://www.bcd.bzh/becedia/fr/migrations-bretonnes


  1. Après les ciné-conférences co-animées à Lorient et Rennes, Anna Quéré a mené celles de Brest, Nantes, Lannilis, Douarnenez et Mellionnec. ↩︎
  2. À Consulter : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8308471 ; pour une mise en perspective : Angelina Étiemble et Anne Morillon,Histoire de l’immigration en Bretagne, Pornic : Le Temps éditeur-An amzer, 2011, 224 p. ↩︎
  3. Une grande partie des informations permettant de préciser la contextualisation du film provient de l’ouvrage de Françoise Le Goaziou et Frédéric Morvan, Bretons sur Seine. Quinze siècles de présence bretonne à Paris, Rennes : Éditions Ouest-France, 2019, 259 p. ↩︎
  4. Ce film a été étudié par Patrice Goasduff dans son mémoire de Maîtrise d’Histoire Étude du film « Départs » (1953), sous la direction d’Yvon Tranvouez, Université de Bretagne Occidentale, Brest, 1997, 130 p. On lui doit bon nombre d’informations citées ici.  ↩︎
  5. « L’agriculture et la paysannerie durant l’entre-deux-guerres », Histoire de la Bretagne et des pays celtiques de 1914 à nos jours. 5. La Bretagne au XXe siècle, Morlaix : Skol Vreizh, 1983, p.35. ↩︎
  6. Par la suite il travaillera dans les années cinquante avec Alain Resnais et dans les années soixante avec Chris Marker. ↩︎
  7. Au sujet de ce film, les informations qui suivent sont issues du descriptif sommaire sur le site de la Cinémathèque de Bretagne, complété par un entretien téléphonique le 11 octobre 2024 d’Anna Quéré, journaliste et responsable éditoriale de l’encyclopédie numérique Bécédia, avec Josette Jouas, fille de la cinéaste, coautrice de l’ouvrage Ces Bretons d’Amérique du Nord, éditions Ouest-France, mars 2005, 128 p. 
    Anna Quéré a croisé cet entretien avec d’autres sources documentaires sur l’émigration européenne vers les États-Unis au XXe siècle, que sont Erwan Chartier, « L’exil breton », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, et Antoine Resche , « La Grande migration transatlantique vers les États-Unis (1880-1925) », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe [en ligne], ISSN 2677-6588. ↩︎
  8. De retour en Bretagne, il fera paraître des recueils de poèmes aux éditions Al Liamm (dont certains en trois langues : breton, français et anglais) et des chansons dans les années soixante-dix. Il sera producteur d’émissions pour FR3 Bretagne dans les années quatre-vingt. ↩︎
  9. Chez Grasset et Fasquelle, et réédité en 2018 chez Locus Solus, Châteaulin. ↩︎
  10. Ces informations ont été complétées et précisées grâce à un entretien réalisé par Anna Quéré avec Gwenola Gwernig, l’une des trois filles de Youenn Gwernig, en 2023, à l’occasion de la préparation de la ciné-conférence. ↩︎
  11. La Grande tribu, Châteaulin : Locus Solus, p.133.  ↩︎
  12. P.182, Paris : Librairie Hachette, 1977. ↩︎
  13. La Grande tribu, Châteaulin : Locus Solus, p.297. Au sujet de la communauté bretonne à New York, on peut lire le témoignage de Youenn Gwernig à Erwan Chartier, Ar Men, n°127, septembre 2002, p.28. ↩︎
  14. Dès 1949, il a réalisé le documentaire Afrique 50, considéré comme le premier film anticolonialiste français, violente dénonciation du colonialisme français en Afrique noire. ↩︎
  15. Pour visionner ces films : le coffret DVD René Vautier. Anticolonialiste, Les Mutins de Pangée et Ciao Film, 2022. ↩︎
  16. Recensements de 1962 et 1975, source : Insee, cités dans Angelina Étiemble et Anne Morillon, Histoire de l’immigration en Bretagne, Pornic : Le Temps éditeur-An amzer, 2011, pp.152-153 et p.161. ↩︎
  17. Angelina Étiemble et Anne Morillon, Histoire de l’immigration en Bretagne, Pornic : Le Temps éditeur-An amzer, 2011, p.161. ↩︎
  18. En 1957-1958, il a tourné Algérie en flammes dans le maquis algérien, du côté de l’ALN. Il réalisera les fictions Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) puis La folle de Toujane (1973). ↩︎
  19. En 1950, René Vautier avait réalisé en 16 mm Un homme est mort, court métrage documentaire, aujourd’hui disparu, sur la mort de l’ouvrier Edouard Mazé lors de manifestations à Brest. ↩︎
  20. On peut lire « Pour raconter le triste, fais du Charlot ! », René Vautier, Caméra citoyenne. Mémoires, Rennes : Éditions Apogée, 1998, pp.213-216, plus précisément pp.213-214. ↩︎
  21. Mohammed Latrèche a réalisé le documentaire Zinet, Alger, le bonheur (2023, 57’), produit par Vivement lundi !, sur ce comédien et auteur du long métrage Tahia Ya Didou (Alger Insolite, sorti en 1971). ↩︎
  22. On peut lire à ce sujet Nicole Brenez, Cinémas d’avant-garde, Paris : Cahiers du cinéma et SCEREN-CNDP, 2006, p.84 ; « René Vautier : droits, devoirs et passion des images », Manifestations. Écrits politiques sur le cinéma et autres arts filmiques, Cherbourg-en-Cotentin : de l’incidence éditeur, 2019, pp.120-146. ↩︎
  23. René Vautier, Caméra citoyenne. Mémoires, Rennes : Éditions Apogée, 1998, p.214. ↩︎
  24. René Vautier a fait parfois l’acteur dans ses films, tels que Les trois cousinsLe remords (fiction de 1973, intégrée dans La folle de Toujane), incarnant des personnages dont il ne partage pas le comportement. ↩︎
  25. Compositeur de musiques de films, la télévision française lui doit déjà à l’époque l’indicatif musical de l’émission de films muets burlesques Histoires sans paroles. ↩︎
  26. Que l’on voit dans La Caravelle, fiction du même réalisateur, 1970.  ↩︎
  27. René Vautier, Caméra citoyenne. Mémoires, Rennes : Éditions Apogée, 1998, p.216. ↩︎
Gilles Ollivier
Gilles Ollivier
Gilles Ollivier est historien, membre du comité de rédaction du carnet de recherche Memoris. Il se consacre depuis la fin… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Gilles Ollivier (18 décembre 2025). Migrations et Bretagne à travers le cinéma. Memoris. Consulté le 4 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15dkp


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