“L’enquête de Plozévet”. Des sociologues au magnétophone

Plusieurs articles publiés sur Memoris sont revenus sur le cas de la petite commune bigoudène de Plozévet qui fut l’objet d’une vaste enquête pluridisciplinaire dans les années 1960. Si les films réalisés sur place ont peu donné la parole aux habitants, 300 heures d’enregistrement audio réalisées par Edgar Morin et son équipe leur ont permis de s’exprimer, témoignant de la déferlante modernisatrice de ces années 1960.
Dans le cadre de la recherche interdisciplinaire de la DGRST (Direction Générale de la Recherche Scientifique et Technique) menée à Plozévet, deux ethnographes du Musée de l’Homme, Robert et Monique Gessain, ont réalisé les films « Les gens de St Démet »1,aujourd’hui conservés à la Cinémathèque de Bretagne. Une autre équipe s’est quant à elle centrée sur l’enregistrement d’entretiens au long cours. Ces quelques 300 heures sont désormais numérisées, documentées et en partie transcrites. Elles viennent d’être déposées sur CoCoON (COllections de COrpus Oraux Numériques), une plateforme technique qui accompagne les chercheurs producteurs de ressources orales. En conséquence, ces documents seront sauvegardés et archivés dans l’IR* Huma-Num, une infrastructure de recherche du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche mise en œuvre par le CNRS2. Il s’agit d’une ressource extrêmement importante. Si les films de Robert et de Monique Gessain ont souvent insisté sur ce qui, traditionnel, était en voie de disparition, ces entretiens se sont intéressés davantage à ce qui était en train de changer de façon rapide et assez radicale. Avec le recul de 50 ans, nous retrouvons la façon dont, à Plozévet, on vivait les multiples changements d’alors ; une situation assez rare qui confère à ces témoignages directs une valeur particulière. Une occasion aussi, et pourquoi pas, de confronter ces paroles avec les analyses qu’en avait tirées Edgar Morin dans son livre de 19673.

L’enquête d’Edgar Morin ; ses archives sonores
Edgar Morin arrive à Plozévet au printemps 19654. Dernier à avoir signé une convention avec la DGRST, son projet porte sur les questions relatives à l’introduction de la vie moderne à Plozévet. Les sommes allouées ne lui permettant pas une recherche importante ni un engagement notable de sa part, son intention initiale est de confier ce travail à un étudiant qui, ainsi, s’initierait au travail de recherche. Or, après un premier séjour, le sociologue change d’optique : ses premières observations l’incitent à se mobiliser plus largement. Concevant une étude plus substantielle, il négocie une rallonge de crédits permettant le recrutement d’une équipe plus nombreuse et la constitution d’« archives sonores », qui sauvegarderaient des entretiens enregistrés, cet argument étant explicitement mis en avant. C’est ainsi que s’est constitué un fonds sonore riche de 300 heures pour 287 entretiens. La démarche est novatrice : à l’époque, procéder par entretiens, qui plus est en les enregistrant, n’est guère préconisé en sociologie. On préfère suivre un questionnaire établi après pré-enquête : une procédure qui, d’ailleurs, a été celle des autres enquêtes sociologiques du même programme interdisciplinaire.

Paroles des années 1960
L’entretien imaginé par Edgar Morin se situe entre l’entretien « semi-directif » et celui « non-directif ». Les questions devant rester ouvertes, « l’entretien le meilleur est celui d’une conversation à la thématique orientée, mais orientée seulement quand il y a épuisement d’un propos »5. Edgar Morin n’a pas élaboré des guides d’entretien stricto sensu. Il a préféré des « guides thématiques » permettant l’exploration de différents sujets6. Rien de rigide donc. Il s’agit plus de pense-bêtes pour interviewer les témoins que de questions devant être nécessairement abordées. L’entretien doit s’adapter aux personnes et aux situations.
Une autre question se pose. Qui interroger ? Morin ne se base pas sur un corpus « représentatif » de la société plozévétienne déterminé selon la méthode dite des quotas. Il recherche plutôt des personnes qui vivent ou conduisent les changements de la vie moderne. Raison pour laquelle son corpus donne préférentiellement la parole à certaines personnes au détriment d’autres. Ainsi se focalise-t-il sur les agriculteurs, sur les femmes, sur les jeunes et les adolescents, sur les enseignants, sur les militants, sur les notables et les autorités7. Son échantillon ne correspond donc pas aux « catégories socio-professionnelles » auxquelles se réfèrent le plus souvent les enquêtes sociologiques de l’époque. Cette transgression assumée, voire revendiquée par Edgar Morin, a pu choquer, et pas seulement des professionnels de la recherche, à une période où l’espace hexagonal n’est pas habitué aux enquêtes dites de « terrain ».
L’enregistrement s’effectue sur un magnétophone non-professionnel à bande et à piles8, le budget insuffisant n’ayant pas toujours permis d’assurer une haute qualité professionnelle9. Avant l’entretien, l’interlocuteur est invité à donner son accord. Mais par oral10, non par écrit (comme l’oblige aujourd’hui le Règlement général sur la protection des données – RGPD). En 1965, le magnétophone, largement inconnu à Plozévet, a d’ailleurs suscité plus de curiosité que d’opposition. Aucun refus d’enregistrement n’a été noté et, majoritairement, les personnes interviewées ont trouvé plaisir à se réécouter après l’entretien.
En conséquence, juridiquement il est impossible d’ouvrir ce corpus au grand public sans avoir obtenu a posteriori cet accord écrit. Malheureusement, les personnes interviewées sont majoritairement décédées, parfois même leurs ayants-droits. Et parmi ceux-ci, beaucoup toujours vivants sont introuvables sans une enquête coûteuse et de longue haleine.
Des paroles retrouvées…
Avec le recul du temps, ces entretiens apparaissent comme de précieux et vivants témoignages de la façon dont ces personnes, qui n’avaient alors guère le droit à la parole, vivaient et voyaient les multiples et rapides bouleversements de ces années 1960. Loin d’être uniquement techniques et économiques, ils touchaient tous les aspects de la vie sociale, jusqu’à la vie privée, comme en atteste la liste des indicateurs établie par Edgar Morin pour les interroger11. Comme tel, ce corpus intéressera quiconque veut retrouver ces années d’une façon plus vivante que livresque ou théorique.
Travail d’archivage
Ces entretiens ont été recueillis sur 134 bandes, sur leurs deux faces. Un entretien peut avoir donné lieu à des enregistrements sur plusieurs faces (d’une même bande ou de plusieurs bandes). En outre la même face peut contenir plusieurs entretiens.
La documentation des entretiens a été faite en fonction du support physique. En conséquence si, d’une part, un entretien a été enregistré sur deux faces distinctes d’une bande, il a donné lieu à deux descriptions. D’autre part, lorsque la face d’une bande regroupe plusieurs entretiens, alors une description a été faite pour chacun d’entre eux, tout en faisant référence au même support physique. Toutes les bandes (face A et B) ont été numérisées avec l’aide de l’association Dastum12.
Une première description en Dublin Core13 a été faite, ainsi que, notamment, un résumé du contenu de l’entretien. Des mots clés, issus du langage d’autorité RAMEAU14, utilisé notamment par la Bibliothèque nationale de France, ont été associés à chaque description. Le choix a été fait d’avoir une description assez fine et de ne pas se limiter à un nombre restreint de mots clés. Certaines descriptions peuvent donner lieu à plus de trente descripteurs. Pour une meilleure documentation de ce corpus sonore, avant le dépôt sur la plateforme CoCoON, les champs du Dublin Core étendu ont été utilisés. Dans le cadre de la RGPD, l’ensemble des informations déposées et accessibles sont anonymisées.

Transcrire et analyser
Après un travail de transcription, aidée de l’intelligence artificielle développée par le Laboratoire Ligérien de Linguistique (LLL) de l’Université d’Orléans et vérifiée par des transcripteurs humains, les entretiens seront accompagnés de nombreuses archives complémentaires : différentes archives papier comme les résumés d’entretiens, les prises de notes, les journaux de recherche des différents chercheurs de terrain, des archives médiatiques (presse, radio et télé), et cinématographiques (films et documentaires). Toutes ces données seront réunies sur un même espace, la plateforme technique Arvest15, pour combiner différentes analyses avec des chercheurs de multiples orientations scientifiques (histoire, sociologie, sociolinguistique …).
Toutes les données réunies dans cette bibliothèque (données et résultats de la recherche), seront mises à disposition, selon les dispositions légales, dans des dossiers thématiques de recherche, pour qu’on puisse réinterroger ce tournant social, technique et humain de la société rurale de cette époque.
Pour une documentation multimédia sur les années 1960
Comme le rappelle l’historien André Burguière, qui avait été chargé de faire la synthèse de la grande enquête interdisciplinaire16, les initiateurs des enquêtes de Plozévet n’avaient pas prévu que, « en choisissant cette commune du bout de la France, […] ils auraient à l’observer dans la décennie où elle traversait les bouleversements les plus importants de son histoire, non seulement depuis la Révolution qui y avait transformé ses structures idéologiques, sans ébranler sérieusement ses structures démographiques et économiques, mais peut-être depuis le néolithique ». Il ajoute : « ce processus, valide pour toute la France des années soixante, y était beaucoup plus marqué que dans la plupart des autres régions en raison d’un phénomène de rattrapage et de désenclavement propre à la Bretagne »17 ; ainsi, André Burguière fait de Plozévet un cas d’école, pour retrouver les bouleversements de cette décennie 1960. Cette perspective justifie un projet à long terme : réunir sur une même plateforme une documentation multimédia sur cette période de changements radicaux dans les sociétés rurales bretonnes.
Ce serait aussi une façon de poursuivre la documentation et la réflexion engagées par Edgar Morin en 1965, alors qu’il vient de s’éteindre ; une manière de rappeler sa mémoire et celle d’une enquête originale et innovante par plusieurs aspects18.
Bernard Paillard. Bernard Paillard a été engagé en 1965 par Edgar Morin pour son enquête sur Plozévet. A partir de la fin des années 1990, il renoue avec ces moments, développant à Plozévet plusieurs projets dont Plozarch (https://plozevet.hypotheses.org/) et Plozcorpus relatif aux archives des enquêtes. Voir : Bernard Paillard, « L’appel de Plozévet », in, Pacal Ory, Claude Fischler (dir.), Edgar Morin : les cent premières années, Colloque de Cerizy, 2023, Paris, Hermann, pp. 165-185.
Gudrun Ledegen. Professeure des Universités en Sciences du Langage à l’Université Rennes 2. Co-porteure des 2 projets MSHB avec Aurélie Hess-Miglioretti sur Plozévet (PlozéCoA https://www.mshb.fr/projet/plozecoa) & PlozCaliPlur https://www.mshb.fr/projet/plozcaliplur).
Aurélie Hess-Miglioretti. Ingénieure d’études CNRS, Production et traitement de données, TEMOS, (Temps, Mondes, Sociétés, UMR 9016). Co-porteure des 2 projets MSHB avec Gudrun Ledegen sur Plozévet (PlozéCoA https://www.mshb.fr/projet/plozecoa) & PlozCaliPlur https://www.mshb.fr/projet/plozcaliplur).
Un grand merci à Anna Quéré, responsable éditoriale de Bécédia pour sa relecture et à Véronique Langlois, documentaliste à la Cinémathèque de Bretagne, pour sa mise en ligne.
- Voir les autres articles de Bernard Paillard sur Memoris. ↩︎
- La principale mission de l’IR* est de construire, une infrastructure numérique de niveau international. ↩︎
- Edgar Morin, Commune en France. La métamorphose de Plodémet, Fayard, 1967. Dès la première réédition, on retrouvera « Plozévet » au lieu de « Plodémet ». ↩︎
- Le journal d’enquête d’Edgar Morin permet d’en suivre le cours. Voir Edgar Morin, 2001, Journal de Plozévet. Bretagne 1965, (Préfacé et préparé par Bernard Paillard), La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 390 p. Note critique de Laurent Le Gall dans Ruralia [http://journals.openedition.org/ruralia/320)]. ↩︎
- Edgar Morin, Journal de Plozévet, op. cit., « Les entretiens », p. 376. ↩︎
- Edgar Morin, Journal de Plozévet, op. cit., « Guide thématique pour les entretiens », p. 377. ↩︎
- Edgar Morin, Journal de Plozévet, op. cit., « Les groupes à étudier », pp. 381-384. ↩︎
- Deux magnétophones (Philips et Grundig) ont été empruntés, l’un au Centre d’études sociologiques du CNRS (CES), l’autre à un simple particulier. ↩︎
- Au point que, les piles utilisées jusqu’à rendre l’âme, certains enregistrements souffrent d’une mauvaise qualité. ↩︎
- En 1965, le magnétophone, largement inconnu à Plozévet, a suscité plus de curiosité que d’opposition. Aucun refus d’enregistrement n’a été noté et, majoritairement, les personnes interviewées ont trouvé plaisir à se réécouter après l’entretien. ↩︎
- Edgar Morin, Journal de Plozévet, op. cit., « Batterie d’indicateurs », pp. 379-380. ↩︎
- L’association Dastum a pour mission la collecte, la sauvegarde et la diffusion du patrimoine oral de l’ensemble de la Bretagne. https://www.dastum.bzh/ ↩︎
- Le Dublin Core est un format descriptif simple en 15 champs créé en 1995 à Dublin (Ohio). Il a pour vocation de permettre une interopérabilité minimale entre des systèmes conçus indépendamment les uns des autres.
↩︎ - RAMEAU est un langage d’indexation matière. Ce langage documentaire est utilisé, en France, par la Bibliothèque nationale de France, les bibliothèques universitaires, de nombreuses bibliothèques de lecture publique ou de recherche ainsi que par plusieurs organismes privés. ↩︎
- Arvest est un espace de travail (annotation, analyse et publication de documents de type varié (audio, vidéo, photo)), dans un contexte protégé sur le web ; https://nouvelles.univ-rennes2.fr/article/arvest-nouvelle-application-pour-explorer-annoter-interpreter-patrimoine-culturel-numerique ; Bardiot, C., Hart, J., & Rouquet, D. (2024). In search of an interpretative environment for digital traces: the building of Arvest. Journal of Digital History, 3(1), https://journalofdigitalhistory.org/en/article/8X2RX68Qavxr. ↩︎
- André Burguière, 1975, Bretons de Plozévet, Paris, Flammarion. ↩︎
- André Burguière, 2005, « Plozévet, une mystique de l’interdisciplinarité », Cahiers du Centre de recherches historiques, 36. ‘Pour une histoire de la recherche collective en sciences sociales. Réflexions autour du cinquantenaire du Centre de recherches historiques’,https://journals.openedition.org/ccrh/3065 ↩︎
- A l’occasion de son décès, des articles de presse ont rappelé les réactions de certains Plozévétiens outrés par la parution de son livre, Commune en France. La métamorphose de Plodémet, op. cit. Des propos, tenus lors d’une émission de télévision, Plozévet contre Plodémet (en ligne : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/la-controverse-de-plozevet-ou-comment-edgar-morin-se-mit-a-dos-des-bigoudens), laissaient entendre que toute la commune était contre Edgar Morin. Il est curieux que, près de 60 ans après cette affaire, certains puissent toujours ne s’appuyer que sur cette seule source. Cela malgré d’autres émissions plus nuancées, son évocation plus circonstanciée par Ariel Nathan dans son documentaire de 1999, Retour à Plozévet (en ligne : https://bed.bzh/fr/films/retour-plozevet), l’émission de radio d’Emmanuel Laurentin de 2002, Paris-Plozévet-Paris et retour (en ligne : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/paris-plozevet-paris-et-retour-4682640), et la mise au point de Bernard Paillard, « A propos de Plozévet. Retour sur une polémique académique », Hermès, La Revue 2011/2 n° 60, CNRS Éditions (en ligne : https://shs.cairn.info/article/HERM_060_0176?lang=fr). Notons enfin que Per-Jakez Hélias, qui avait très vigoureusement critiqué Edgar Morin en 1967, avait jugé en 1991 dans un article de Ouest-France, Le malentendu bigouden, que ce livre était arrivé au bon moment pour que les Plozévétiens puissent se regarder à travers un regard extérieur. ↩︎
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Bernard Paillard, Aurélie Hess-Miglioretti, Gudrun Ledegen (28 août 2026). “L’enquête de Plozévet”. Des sociologues au magnétophone. Memoris. Consulté le 4 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16p46

